Gilles Villeneuve

Le fil a fini par casser

Il avait une phrase merveilleuse. Chaque fois que Gilles Villeneuve prenait le volant de sa Ferrari, il quittait Joanne, sa femme, sur ces mots : "Attends-moi, je ne serai pas long." Il tenait parole, lui qui est aujourd'hui considéré comme le pilote le plus rapide de l'histoire de la F1.

Le 8 mai 1982, à Zolder, Joanne n'était pas là. Elle était restée à Monaco, auprès de leurs deux enfants, Mélanie et Jacques. Gilles avait le visage fermé, ce qui était rare chez lui. Le Grand Prix précédent, à Imola, son équipier Didier Pironi lui avait volé la victoire, en le surprenant dans le dernier tour. Gilles ne se méfiait pas. Les deux Ferrari dominaient tant la course qu'à mi-parcours le stand Ferrari leur avait intimé de lever le pied. Alors, Gilles avait laissé Didier revenir dans ses roues.

Quinze jours plus tard, il n'a pas pardonné l'offense. Vainement, il a attendu qu'Enzo Ferrari désavoue Pironi. Mais le Commendatore, sans doute diminué par l'âge, n'a rien dit. Alors, Gilles s'estime doublement trahi. En 1979, il avait obéi quand Enzo Ferrari lui avait demandé d'aider Scheckter à remporter le titre, alors qu'il était plus rapide que Jody. Ensuite, c'est lui qui a assuré le plus clair du développement du V6 turbo Ferrari en 1980 et 1981, deux saisons sacrifiées par la Scuderia pour préparer l'avenir. En dix-neuf Grands Prix depuis le début de leur cohabitation en 1981, Didier Pironi ne l'a devancé que cinq fois sur la grille de départ. Et, en 1982, le V6 Ferrari sonne enfin clair. Dès lors, le titre lui semble promis.

Mais, lorsqu'il prend la piste à Zolder pour les derniers tours des essais, Pironi le précède sur la liste des temps. Gilles ne parvient pas à le battre. La fin des essais est proche. Ses gommes de qualifications sont trop tendres pour qu'il puisse enchaîner un autre tout rapide. Il doit donc revenir aux stands. Chemin faisait, il rattrape le March de Mass, qui rentre également à vitesse réduite. La sagesse voudrait que Gilles lève le pied et se range derrière Mass, puisqu'il n'a rien à gagner à le doubler? Est-ce la colère de n'être pas parvenu à précéder Pironi sur la grille qui l'incite à dépasser le pilote allemand? Les deux hommes ne se comprennent pas. La Ferrari percute la March, part en tonneaux par l'avant. Gilles est éjecté. Il ne survivra pas à ses blessures.

Son palmarès, somme toute assez maigre, ne dit pas qui étai Gilles Villeneuve.Il parlait d'une voix douce, son regard était clair, son visage juvénile. Parce qu'il avait appris à courir sur des ski-doos, ces scooters des neiges qui filent comme le vent sur les lacs gelés du Canada, il prétendait que tous les engins à moteurs se pilotaient de la même manière: avec les fesses. Selon lui, c'était cette partie du corps qui, chez l'homme assis, ressent le mieux les pertes d'adhérence. La théorie était originale. Elle lui réussissait plutôt bien.

Les autres pilotes se seraient damnés pour savoir comment il s'y prenait pour ramener sur la piste une Ferrari posée en crabe sur un vibreur à l'extérieur d'une grande courbe. Il ne la ramenait d'ailleurs pas toujours, mais souvent quand même.Certes, jamais pilote n'a tant cassé de Ferrari. Mais les tifosi lui pardonnaient tout, puisqu'il osait tout. Et Enzo Ferrari riait. Gilles fut le soleil physique noueux, le même tempérament, le même talent de funambule.

A Monaco, en 1981, la Ferrari 126C ne valait pas grand-chose. La preuve, Pironi, qui était un grand pilote,k avait signé à son volant le dix-septième temps des essais. Villeneuve était à l'autre bout de la grille, en première ligne. Écart entre les deux hommes: deux secondes et demie... Ce jour-là, aucun pilote n'aurait pu faire gagner à Monaco une 126C déséquilibrée à chaque accélération par les coups de butoir de son moteur turbo. Sauf Villeneuve, qui ne détestait pas faire du rodéo entre deux rails. Il vivait comme il pilotait: à la limite, toujours. Sur la route, il épuisait ses Ferrari de service, les ramenait à Maranello pneus usés jusqu'à la corde, plaquettes à l'agonie. Et en prenait d'autres. Rares étaient ceux qui osaient monter à bord de son hélicoptère. Care Gilles l'affirmait: un de ces jours, il allait démentir la théorie qui veut qu'il soit impossible de réaliser un looping en hélicoptère... Le fil a fini par casser, le funambule par tomber. Gilles Villeneuve n'a jamais été champion du monde. Peu importe. Dans la mémoire de la F1, il est bien davantage.

Biographie et Palmarès :

Canadien, il est né le 18 janvier 1950 et mort à Zolder le 8 mai 1982. Il aura participé à 67 Grands Prix de 1977 à 1982 - 6 victoires - 2 poles positions - 7 records du tour - 107 points marqués.

Source : "Pilotes légendaire de la Formule 1 - édition Tana - textes Xavier Chimits - 2006"

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